Benito Jacovitti

« Tonneau lourd de 95 (abondants) kilos ;
hauteur : 1 mètre 86 ;
largeur : en proportion ;
profondeur (de pensée) : immense ;
signes particuliers : cinéphotographie, armes western et batterie de jazz ;
hobby : Sylvie Vartan (et, pour les moments relax, Brigitte Bardot) ;
idées politiques : opposition ;
culture : un peu de tout (ce qui est, par ailleurs, un problème) ;
sport pratiqué : le tir au chameau (façon de dire).

Autrement, je suis né à Termoli, le 9 mars 1923 sous le signe du Poisson. Mon père, Michele, travaillait aux chemins de fer. Il était d'origine albanaise tout comme ma mère, Elvira Talvacchio. Jusqu'à six-sept ans, j'ai parlé l'albanais. Quand je vins au monde, on a fait une fête : comme cela coïncidait avec l'inauguration du Parti national fasciste, on m'appela Benito. C'est sans doute pour ça que je me suis si souvent fait traiter de fasciste. Et dire que je m'appelle aussi Franco (comme le Généralissime) et Joseph (comme Staline), ils ont juste oublié Adolphe et je les réunissais tous… « J'ai cependant eu une enfance heureuse, malheureusement, je ne l'ai pas conservée... »

Benito JACOVITTI

UNE BIOGRAPHIE EN FORME DE ROMAN-FLEUVE

Né en le 9 mars 1923 à Termoli dans une famille de prolétaires aux idées politiques sans ambiguïtés si on en juge par les prénoms dont ils ont gratifié leur rejeton, tout de même ceux de trois dictateurs, l'un italien et les deux autres espagnols et russes. Il écrivit d'ailleurs, selon ses dires, à l'âge de six ans, une lettre à Mussolini où il disait : « Cher Duce, je m'appelle Benito comme toi. Quand tu mourras, je prendrai ta place. » Ce à quoi le dictateur lui aurait répondu : « Pas de soucis, je vivrai longtemps. »
Le lourd poids de ces trois prénoms n'empêcha pas le petit Jac, à peine adolescent, d'être l'objet d'une enquête de la part du Parti fasciste, suite au fait que, doté d'un caractère blasphémateur avancé pour son âge, il avait osé dessiner une faucille et un marteau sur les écussons du gouverneur de la Libye italienne, Italo Balbo, par ailleurs aviateur et militaire alors de renom. Un début quelque peu choquant mais on pardonne tant, sinon tout, aux génies… En effet, au moment du déménagement familial à Florence en 1939, une ville alors en pleine effervescente éditoriale, le jeune Jacovitti, si habile de ses mains et à l'imagination en surchauffe permanente, n'en trouva pas moins tout de suite où publier ses cartoons politiques et autres dessins satiriques. Et le voilà qui débute a à peine seize ans sur Il Brividio, un journal humoristique entièrement écrit en dialecte florentin. Dès lors, jusqu'à sa mort, il ne cessera plus de publier. Un an après, il accouchera de la première de ses inoubliables créatures dans les pages de l'hebdomadaire de bandes dessinées, Il Vittorioso, dont il sera durant plus de vingt ans le porte-bandeau les plus significatif, en donnant naissance, en octobre 1940, à Pippo et les Anglais, et en se révélant, par la même occasion, une très précoce « bête d'édition ». Le trio qu'au fil des épisodes, Pippo, Palla et Pertica allaient former, devint l'emblème du journal, tout particulièrement dans le milieu catholique.

C'est sur Il Vittorioso qu'allaient naître ses chefs-d'œuvre : non seulement les dizaines d'épisodes de Pippo, accompagné du gros Palla et du longiligne Pertica ainsi que du chien Tom, mais ceux de personnages tout aussi inoubliables tels que Cip, l'archipolicier, et son assistant le stupide Gallina (« Poule » en italien), tous deux en lutte permanente contre leur ennemi mortel en collant noir, Zagar, qu'on retrouva même le temps d'un mini-récit, Pic et l'oiseau, au sein des pages du Spirou période Delporte, au début des années 60, Pic y étant l'anagramme du Cip de la version italienne bien entendu.

Mais l'exubérante – c'est peu de dire ! - imagination de Jacovitti a accouché d'une masse de personnages, tous plus intéressants les uns que les autres : de Mandrago il mago (une parodie de Mandrake le magicien) à Oreste il Guastafeste en passant par Giacinto il Corsaro dipinto ou encore l'Onorevole Tarzan (Monsieur Tarzan de la Jungle), sans parler de ses extraordinaires adaptations en bandes dessinées (qu'il serait peut-être plus correct de qualifier de « chamboulements graphiques ») d'œuvres littéraires célèbres telles que Pinocchio, Ali Baba et les 40 voleurs, Don Quichotte et des dizaines d'autres. Dans l'activité immense de Jac, tout comme au sein de ses planches, il est difficile de trouver un espace vide, il a abordé tous les genres possibles et inimaginables du western au récit de capes et d'épées en passant par la science-fiction ou le polar, tous passés à la moulinette de son style humoristico-surréaliste baroque, de ses cruelles perfidies, de son sadisme tordu autant que tordant, bref, de ces éléments bien connus de ses lecteurs et qui confèrent son unité et sa cohérence à son alluviale production.

C'est ainsi que, dès les années 40, à une époque où la « figuration narrative » était un registre totalement ignoré de tous, Jacovitti atteignit néanmoins des niveaux de grande popularité par ses récits en bandes dessinées qui étaient alors qualifiés de « ciné-romans » (présage nébuleux et inconscient de l'expression si répandue de graphic novel ou « roman graphique »), signant Jac et accompagnant sa signature d'une arête de poisson qui, en italien, se dit : « liscia di pesce », justement un autre de ses pseudonymes, un visuel qu'il complètera par la suite en y ajoutant ou, selon les cas, y substituant des saucissons. Ce qui contribua à le rendre célèbre, ce fut, dès cette époque, les caractéristiques insolites de sa « prose » graphique : cases fourmillant de personnages, farcies d'une cohue de détails surréalistes, de symboles curieux et surprenants, de trouvailles explosives, de pages à la lecture exténuante, d'histoires veinées d'inhabituelle cruauté.

Jac était alors lui-même un véritable personnage qui, d'un côté, appartenait au milieu catholique mais, de l'autre, en excédait déjà le cadre. Ce qui devint manifeste, à partir de mars 1957, quand il entreprit sa collaboration à l'hebdomadaire Il Giorno dei ragazzi – le supplément du jeudi du quotidien milanais, Il Giorno. C'est là où il créa celui qui allait devenir son personnage le plus fameux, Cocco Bill, le seul cowboy accro à la camomille de toute l'histoire de l'Ouest. Jac avait déjà abordé à plusieurs reprises le genre du western mais aucun n'allait donner à son auteur la célébrité internationale de la dite série. On y retrouve toute la quintessence de son talent basé, comme toute sa production, sur un comique surréaliste, grotesque, à la fois cynique et bon enfant tout en étant dans le même temps pétri d'humour noir. Pourtant le nom de Cocco Bill sonnait un peu de façon provoquante pour les oreilles des gamins d'alors : après tout, il s'agissait ni plus ni moins que d'une allitération du nom de leur héros de bd favori, Pecos Bill. Mais les gosses allaient s'avérer disposés à lui pardonner ce « blasphème » - et même quelques autres au passage – en échange des dizaines d'heures de divertissement extra-scolaire que Jac allait leur offrir durant plus de trente ans, avec justement l'ultra-célèbre Agenda Vitt, précurseur de tous les agendas scolaires qu'on peut trouver aujourd'hui. Une publication qui démarra dès les années 50 et dont le succès se chiffre en millions d'exemplaires et qui s'interrompit quand, en 1977, Jacovitti commença à dessiner sur des textes de l'humoriste Marcello Marchesi, son Kamasultra, puis, dans la foulée, débuta sa collaboration à Playmen qui entraîna son licenciement par la maison d'édition catholique qui le publiait.
Mais le succès de Cocco Bill ou la célébrité de son Kamasultra ne doivent pas masquer la kyrielle d'autres personnages auxquels il allait continuer de donner le jour au rythme qui fut toujours le sien et dont le moins qu'on puisse dire était qu'il fut jusqu'au bout des plus soutenus : de Zorry Kid à Jak Madolino (qu'on put lire, en France, dans les pages de Charlie-mensuel) en passant pat Tom Ficcanaso (dont les épisodes alternaient sur Il Giorno dei ragazzi avec ceux de Cocco Bill) ou encore Occhio di Pollo, Gionni Galassia, sans parler de Giuseppe (qu'il fit apparaître brièvement sur Playmen) ou de la Famiglia Spaccabue (qui, à vrai dire, vit le jour dans les années 40). Pour ne rien dire aussi de son passage en météore – avec les histoires de Gionni Pepe et Gionni Lupara – dans les pages de Linus (et, en France, toujours dans le Charlie mensuel de la période Wolinski), une idylle précocement terminée suite à un embrouillamini résultant d'une complète incompréhension entre lui, les lecteurs et la rédaction.
En résumé, quand la mort le frappa, le 3 décembre 1997, à Rome, de façon soudaine et impromptue, il laissa derrière lui une des plus volcaniques productions artistiques et colossale du siècle dont, à vrai dire, on aura toujours le plus grand mal à faire le tour. Et c'est sans doute un de ses plus grands tours de force que le fait qu'on doive reconnaître qu'alors qu'il a disparu depuis plusieurs décennies, son humour demeure toujours d'une complète actualité et n'a vraiment pas pris la moindre ride, sans doute car il est tout entier basé sur des paramètres comiques qui ne sont pas liés justement à cette actualité mais renvoient aux fondamentaux de l'être humain.

Gianni BRUNORO

Nouvelle édition du chef-d'œuvre de Jacovitti à partir de ses dessins réalisés pour le mensuel italien Playmen organisés thématiquement : des bestialités à la théorie du genre en passant par les couples à géométrie variable et autres sextoys et attrapes. Indispensable à l'amateur d'érotisme loufoque autant que d'humour par le dessinateur transalpin le plus exubérant de son temps. Un chef-d'œuvre baroque alternant bd, vignettes délirantes et panoramiques hallucinants

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Ouvrages :

Gionni Pepe,
Cocco Bill,
Zorry Kid, etc