50 nuances de vert

La civilisation de l'ordure 18
juin
2018

La civilisation de l'ordure

  • Publié par Jean-Luc Coudray

Illustration : © Christian Rossi

« L'humanité est comparable à une famille qui consommerait toutes les provisions, limitées, d'un garde-manger et jetterait les inévitables  détritus  dans  une  poubelle,  en  l'occurrence  l'espace  alentour », écrivait Nicholas Georgescu-Roegen(1). La civilisation industrielle laisse derrière elle une immense accumulation de rebuts. Dans son Guide philosophique des déchets qui vient de paraître aux éditions i, notre chroniqueur Jean-Luc Coudray entreprend une critique de l'usine mondiale en partant de ses montagnes de détritus.

L’activité principale de notre société thermodynamique est de fabriquer des déchets de la plus incroyable diversité, depuis les pollutions primaires jusqu’aux ordures les plus sophistiquées. Cette avalanche de détritus, d’encombrants, de saletés est produite dans la plus grande euphorie car sa croissance exponentielle signifie l’augmentation de notre puissance. Alors que le capitalisme croit accumuler des profits, qui ne sont qu’un jeu d’écriture, ce qu’il additionne concrètement, ce sont des montagnes de pneus et de sacs plastiques, ainsi que des poisons en masse.

Il suffit de comparer la durée de vie d’un objet pendant son utilisation avec sa longévité en tant que déchet. Un pneu demeurera quelques années sur une voiture pour patienter des siècles dans une déchetterie africaine. Une pile servira deux mois dans un rasoir électrique pour vivre ensuite dans un dépotoir sa véritable existence de 7869 ans. Le temps de l’usage est une parenthèse provisoire alors que la vraie fonction de l’objet est d’encombrer la nature.

En vérité, nous sommes moins dans une société de consommation que dans une société d’achat. Car, dans nos cadences infernales, nous manquons de temps pour l’usage. Les objets s’accumulent sur nos étagères comme dans des déchetteries, attendant d’y être un jour définitivement envoyés.

Auto-intoxication

On pourrait comparer notre civilisation à un organisme géant qui, comme tout organisme, produit ses déchets. Mais à deux différences près. La première est que les excrétions des corps animaux sont biodégradables. La deuxième est qu’un corps dispose d’un territoire extérieur pour évacuer ses déchets. Notre monde globalisé, occupant tout le terrain de la planète, évacue à l’intérieur de lui-même, s’auto-intoxiquant dans la plus grande jubilation.

Nous produisons des déchets de toutes sortes dont évidemment des toxiques élémentaires. Mais notre originalité est de concevoir des déchets hautement élaborés. Dans le fonctionnement normal d’un organisme, le déchet est un rebut fabriqué par une structure. Mais notre industrie fabrique des déchets aussi structurés que des organismes : les organismes génétiquement modifiés. L’O.G.M., non assimilable dans le vivant, entre dans la définition du déchet. Mais il est une ordure reproductible. L’excrément n’est plus fabriqué par un système. Il se duplique lui-même. D’un certain point de vue, le déchet radioactif possède aussi une dimension reproductive. En effet, son caractère contaminant multiplie la radioactivité, elle-même produisant dans le vivant des mutations duplicables.

Une économie circulaire qui tourne en rond

Épuisant les ressources naturelles pour les transformer en produits manufacturés, nous pensons nous enrichir. Malheureusement, nous faisons exactement l’inverse. Nous transformons de l’énergie utilisable, comme le pétrole ou le charbon, en énergie dispersée, c’est-à-dire non utilisable, comme de la fumée de pot d’échappement ou de la cendre. Quant aux ordures, que nous pensons être notre matière première de demain, elles s’épuiseront encore plus vite que le pétrole. En effet, Philippe Bihouix, dans son livre L'Âge des low tech, nous fait déchanter : le recyclage de nos déchets entraîne toujours une perte de matière et d'énergie. Car intervient l’entropie, cette deuxième loi de la thermodynamique, contre laquelle même le cosmos ne peut rien. Ainsi, l’économie circulaire est un phantasme qui rappelle celui du mouvement perpétuel. Il rêve d’une économie qui tournerait en rond indéfiniment, repuisant éternellement dans les mêmes ressources. Sauf que chaque action humaine disperse de l’énergie, créant une perte irréversible. La véritable accumulation de notre système capitaliste, c’est celle du désordre ; c’est-à-dire, notamment, d’une désagrégation de l’ordre organique de nos énergies fossiles.

Ainsi, l’économie circulaire ne pouvant, au mieux, que retarder quelques temps l’inéluctable, rien ne peut corriger notre erreur fondamentale : vivre sur notre capital (les énergies fossiles) plutôt que sur nos revenus (le soleil, le vent, les marées).

S’il a fallu quatre milliards d’années à la vie pour élaborer l’étonnante biodiversité que nous connaissons, c’est parce qu’elle s’est contentée du revenu de l’énergie solaire. La grande triche de l’humanité, c’est de vivre à cent à l’heure en pompant ce soleil concentré qu’est le pétrole. Prenant la nature de vitesse, nous lui enlevons la capacité de réparer les conséquences entropiques de nos activités.

Nous pouvons nous étonner que l’humanité vive dans un tel déni. Mais nous avons mis au point un système économique stimulé par le gaspillage. Plus nous appauvrissons le monde, plus nous nous enrichissons sur le papier.

Une culture du déchet

Il en ressort une valorisation du déchet. Pour doper la production, tout devient jetable. Et si les usagers ne veulent pas se débarrasser de leurs objets, l’obsolescence programmée les y contraint. Qu’il s’agisse de l’usure matérielle organisée du produit, de son obsolescence technique en regard des nouvelles normes informatiques ou encore de l'obsolescence esthétique orchestrée par la mode, le résultat est le même.

Mais, dans son extase du gaspillage, notre système jette aussi les humains. Elle les exclut de l’extérieur, en leur supprimant leur emploi, et quelquefois la possibilité de se loger, mais aussi de l’intérieur en les formatant, les décervelant, les clonant psychiquement pour les rendre comparables donc concurrentiels.

De la même manière que le gaspillage matériel dope la croissance, le gaspillage humain dope le profit. La concurrence, à la base de notre économie de marché, se fonde sur la fabrication de perdants. Ainsi, aussi bien les déchets physiques que les déchets humains, loin d’être des rebuts du système, sont les conditions de son fonctionnement.

Voilà pourquoi nous produisons des métaphores qui, pour vanter notre économie de marché, valorisent deux structures productrices de déchets : le sport et la loterie. La compétition sportive est une structure qui fabrique un nombre prévisible de gagnants et de perdants, avec bien sûr une majorité de perdants. La loterie, qui remplace juste l’effort par le hasard, prévoit mathématiquement le nombre des exclus. Au lieu de vanter des structures d’intégration, nous glorifions des structures d’exclusion.

Cette exaltation des systèmes d’élimination accompagne une véritable culture du déchet. Ainsi, l’art contemporain, ce mouvement soi-disant toujours d’avant-garde qui date de 1905, et qui se légitime d’une rupture avec ce qu’il nomme « la dictature du beau », organise régulièrement la mise en scène des déchets. Le déchet y est ramené à une intégration dans une structure par des effets artificiels de rangement, comme les pots chirurgicaux du plasticien Jean-Pierre Raynaud, organisés en colonnes et en rangées, et contenant les débris de sa maison. Ainsi, l’art contemporain reflète, sans doute dans une totale inconscience, la dimension structurante des déchets.

Un puritanisme de série

Mais si nos objets sont si rapidement obsolètes, ce n’est pas uniquement en raison des usures programmées par nos ingénieurs, ni de leur fonction de dopage du PIB. Il semble que nos usines, qui fabriquent à plein régime du nouveau, du propre, du neuf, cherchent à revirginiser incessamment des objets rapidement souillés par leur usage. L’objet de série, toujours remplaçable, et pouvant toujours effacer son histoire, relève d’une volonté hygiéniste. Il s’agit de nettoyer l’objet de ses traces, et donc de toute histoire personnelle. Les objets sont vendus emballés, sans contact avec le monde extérieur, pour être déflorés dans l’intimité de la maison. Notre société du déchet est en même temps une société du propre, une société puritaine.

La dimension vulgaire, pornographique de la publicité ne s’oppose pas à la dimension puritaine du productivisme. La pornographie, en effet, dénie le sujet humain autant que la vision puritaine d’un humain de série. Dans son éclairage glacé et impersonnel, la pornographie est un autre aspect du propre.

D’ailleurs, la publicité se renouvelle tous les jours, répétant inlassablement la même chose. Les prospectus publicitaires semblent avoir besoin, pour se doter d’une fraîcheur renouvelée, d’un véritable débit à la manière d’un cours d’eau qui, s’il ne coulait pas en permanence, finirait par croupir. L’objet de série, c’est aussi le slogan publicitaire, toujours identique, toujours refabriqué, tandis que les monceaux de prospectus s’accumulent dans la nature ou les déchetteries.

L’artificiel, vécu comme pur, s’oppose à l’impureté de la nature, des corps, de la dimension personnelle du sujet humain.

Ainsi, l’autre versant des montagnes de déchets et de poisons, c’est le phantasme d’une technosphère hygiénique, vide de nature et de pulsions, mais également de mystère. Cette société de la maîtrise a besoin de dénaturer la nature et déshumaniser l’homme, de désenchanter le monde, pour évacuer ce qu’elle ne maîtrise pas : le charme.

L’idée même de recycler nos déchets relève d’un ultime effort pour purifier le versant sombre de nos activités, hygiéniser la saleté produite par nos obsessionnels efforts de nettoyage. Mais le déchet résiste, solidement installé dans son irréversibilité.

L’économie circulaire, dans son paradoxe d’exploiter les déchets indéfiniment, ce qui est une négation de la production de déchets, est un rêve hygiénique de plus.

L’humain de série, quantifiable, adaptable ou jetable, mêlé sans distinction aux objets de série, vivra à côté de continents de déchets, ces résidus atrocement personnalisés par l’usage, ces miroirs du geste singulier, ces restes de la personne, dégradés dans le chaos.

Ainsi, le déchet ultime, c’est le sujet humain, la sensibilité, la spiritualité, la liberté.

Jean-Luc Coudray

Lire : Guide philosophique des déchets

Ecouter : https://rcf.fr/culture/livres/guide-philosophique-des-dechets-jean-luc-coudray-0

(1) Dans son livre La Décroissance. Entropie, écologie, économie (Éditions Favre, 1979).

Sélection

Format : 12,5x19
Reliure : broché, 280 pages
Parution : 4 avril 2018

ISBN : 978-2-37650-022-3

Prix : 16,00 €

Format : 12,5x19
Reliure : broché
160 pages
Parution : mai 2018

ISBN : 978-2-37650-024-7

Prix : 14,90 €