50 nuances de vert

La première femme du monde 16
mai
2018

La première femme du monde

  • Publié par Editions i

Un ouvrage de la collection "Tags"


La première femme du monde 

L’aube était éblouissante lorsque Anhyã-muasawyp vint au monde. Elle était la fille du soleil et des eaux du fleuve. Le soleil était amoureux des eaux de la splendide rivière depuis quelque temps déjà mais, ce matin-là, ses rayons pénétrèrent profondément dans le miroir des eaux et Anhyã-muasawyp, déjà femme, émergea des ondes. Les animaux de la forêt firent aussitôt la fête pour recevoir la première femme du monde.

 Elle était belle et envoûtante comme le sourire de la lune, parfumée comme la fleur mauve du manacá. Le héron blanc imitait sa démarche, la cigogne lui faisait la cour, l’oiseau noir la convoitait. C’était une femme d’une grande beauté. Quand le soleil s’enfonçait à l’horizon, le premier sourire qu’il désirait voir était celui d’Anhyã-muasawyp, la première femme du monde, comblée de charme, de grâce et de splendeur. Ses cheveux dansaient comme la nuit et se remplissaient d’étoiles. 

Anhyã-muasawyp n’avait jamais besoin de pêcher, car les poissons se jetaient dans ses mains pour qu’elle puisse se nourrir ; les fruits, avant même de mûrir, tombaient devant elle pour qu’elle puisse les savourer. C’est ainsi que Anhyã-muasawyp vivait en pleine harmonie avec la nature et les animaux de la forêt amazonienne. 
Oui, la belle Indienne vivait heureuse au milieu des animaux et elle s’occupait des plantes, des arbres, de la forêt. Par un clair après-midi, assise sur la rive du fleuve, elle se mit à observer les bêtes. Chacune était avec son compagnon, avec sa famille. Elle seule était solitaire, irradiant de beauté, mais sans compagnon, sans un semblable à qui parler. Un petit oiseau quiquivi au ventre jaune, voyant sa tristesse, alla lui parler.

Il se posa sur son épaule et lui demanda : 
– Mais pourquoi es-tu si triste, ma soeur ? 
Les animaux l’appelaient « ma soeur » parce qu’elle prenait soin d’eux.
– Mon coeur est vide, répondit Anhyã-muasawyp. Vous tous avez des compagnons. Il n’y a que moi qui sois seule dans ce monde immense, sans personne pour me tenir compagnie. 
Le quivivi tenta de la rassurer : 
– Mais nous sommes ici, nous sommes tes frères, tu prends soin de nous, de nos blessures, de nos douleurs. 
– Je sais, et je m’occuperai toujours de vous.
Et elle restait là, assise, le regard sur l’horizon, sur les nuages qui dessinaient un monde inconnu. 

La première femme du monde connaissait le secret magique des plantes, elle savait extraire leurs parfums, leurs huiles qui soignaient les maux et les blessures. Ce don lui avait été donné par la mère de la forêt lors d’une nuit au ciel étoilé. Elle utilisait ce savoir pour prendre soin de ses frères les animaux qui vivaient autour d’elle et apportaient de la gaieté à son monde en le colorant des fleurs du bonheur. 

Mais Anhyã-muasawyp, seule, avec pour toute compagnie celle des animaux, n’était pas heureuse. Elle voulait une autre compagnie, celle de ses semblables. Elle restait là, assise, des jours et des jours passaient et ses frères animaux commençaient à s’inquiéter. Ils lui apportaient des fruits, mais elle ne mangeait pas. Les oiseaux venaient chanter auprès d’elle, le toucan au lourd bec, le tangara écarlate, l’ibijau gris qui se confond avec les arbres et bien d’autres oiseaux au son mélodieux. Mais elle restait là, à s’abîmer dans le chagrin.

Après des jours entiers passés ainsi, assise au bord de la rivière sans manger, Anhyã-muasawyp vit ses cheveux commencer à tomber, et le vent les jeta dans les eaux du fleuve. Les eaux se révoltèrent, énormes vagues, tourbillons, puis vinrent les éclairs, les pluies. 

Et tout à coup, le fleuve se calma, les éclairs et les pluies cessèrent. Et de la profondeur des eaux de la belle rivière, peu à peu, sortit le peuple de la rivière Andirá, certains déjà adultes, d’autres encore enfants. Cela dépendait de la taille des cheveux. Car c’est des cheveux et de la tristesse d’Anhyã-muasawyp que naquirent les Indiens andirazes, courageux, forts, maîtres des eaux de la forêt, les premiers habitants de la rive du grand fleuve. 

Et, sur les bords de la rivière, les Indiens andirazes trouvèrent la première femme du monde. Son regard était perdu sur l’horizon, sans vie, sans poésie, sans émotion, et son coeur ne battait plus. Elle avait traversé la rivière de la vie. Ils la caressèrent et s’aperçurent qu’il y avait chez eux des traits qui ressemblaient aux siens. À cet endroit même, sur la berge du fleuve, ils l’enterrèrent. 

Longtemps après, sur sa tombe de sable et de terre, poussèrent de nombreux arbres fruitiers : l’arbre qui pleure, le palmier rouge, le cerisier du Brésil et bien d’autres arbres dont les fruits sont consommés par les Indiens andirazes. 

Et dans le rêve de l’Indien andiraze le plus âgé, Anhyã-muasawyp apparut pour enseigner les secrets de la guérison par les plantes. Il devint chamane, celui qui guérit, qui comprend les esprits de la forêt, qui expulse le mauvais sort, les mauvaises maladies. Immenses furent les enseignements transmis au vieux chamane, les enseignements offerts par Anhyã-muasawyp, la première femme qui exista dans le monde, jeune femme bienveillante, qui connaissait tous les remèdes et les rituels de guérison. 

C’est pour cela que les Indiens andirazes aiment vivre près de la rivière, car c’est de l’eau et des cheveux de Anhyã-muasawyp qu’ils sont nés. 

Tiago Hakiy

Tiago Hakiy est un poète et écrivain du peuple Saterê-Mawé. Il vit à Barreirinha, municipalité de l’État d’Amazonas.
Il participe au Nucleo de Escritores Indígenas, association qui milite pour la divulgation de la littérature indienne du Brésil.

Les Saterês-Mawés vivent sur deux territoires situés dans la région moyenne du bassin de l’Amazone et se répartissent aussi dans certaines villes de l’État d’Amazonas. Un de ces territoires, Andirá-Marau, leur région d’origine, est irrigué par le fleuve Andirá, un affluent de l’Amazone fréquemment cité dans leurs mythes.
Andirá est aussi le nom d’une grande chauve-souris carnivore du genre vampyrum qu’on appelle parfois chauve-souris javelot et qu’on rencontre sur les berges de la rivière du même nom. Elle est également très présente dans leurs récits. Les Indiens andirazes, premiers habitants des rives de l’Andirá, seraient les ancêtres des Saterês-Mawés et des Mundurukus. Ces deux ethnies sont ennemies de longue date et des conflits ont encore eu lieu à des époques relativement récentes.
La société saterê-mawé est organisée en clans et se structure selon une hiérarchie complexe. Saterê est le nom de l’un de ces clans et signifie « lézard de feu ». Lors de leur cérémonie de passage à l’âge adulte, décrite plus haut dans cet ouvrage, les jeunes garçons doivent mettre la main dans un gant rempli de fourmis géantes et venimeuses.
Cette ethnie est à l’origine de la culture du guarana, une liane native de la région dont le fruit est bien connu de tous les Brésiliens. Il contient une concentration très élevée de caféine et possède des propriétés antioxydantes. Les Saterês-Mawés le consomment en grande quantité selon des rituels quotidiens. Ils se considèrent « les fils du guarana », selon un mythe d’origine. Sa fabrication est fortement ritualisée et hommes et femmes y participent.
Les Saterês-Mawés cultivent le manioc, mais la production de guarana est de nos jours leur principale activité. Leur artisanat est très riche, en particulier la vannerie. Les hommes tressent des paniers, des tamis, des sacs et des chapeaux. Mais la pièce pour eux la plus importante est le « porantim », qu’ils considèrent comme une sorte de bible. Il s’agit d’un objet de bois en forme de rame, gravé de figures géométriques peintes en blanc et servant entre autres de catalyseur aux récits traditionnels. D’un côté les mythes d’origine, de l’autre les récits de guerre.
La langue que parlent les Saterês-Mawés appartient à la famille des langues tupis.

Sélection

Format : 12,5x19
Reliure : broché, 280 pages
Parution : 4 avril 2018

ISBN : 978-2-37650-022-3

Prix : 16,00 €

Format : 12,5x19
Reliure : broché
160 pages
Parution : mai 2018

ISBN : 978-2-37650-024-7

Prix : 14,90 €