50 nuances de vert

Le transhumanisme, une nouvelle religion ? 11
juin
2018

Le transhumanisme, une nouvelle religion ?

  • Publié par Jean Annestay

Le transhumanisme est-il, sous couvert de science le visage d’une néo-religion ?

Trois éléments caractérisent une religion: un dogme, un culte et une morale.

Il est indéniable qu’il y a un credo transhumaniste: celui selon lequel que l’homme est une étape du vivant qui doit être dépassée. Ce mouvement repose sur une foi dans le progrès et dans l’évolution, ces croyances, que la crise planétaire généralisée avait mis à mal dans les années 70, retrouvent un regain de vigueur avec les avancées technologiques actuelles.

Cette foi a ses tenants et ils sont nombreux et ont divers appuis au sein de plusieurs gouvernementsactuels. On connaît les propos de Cédric Villani, auteur d’un rapport sur l’Intelligence Artificielle, qui affirme : « Il faut tout d'abord une initiation aux bases et à l'esprit de l'algorithmique et de la robotique dès le plus jeune âge […]. Si on ne rassure pas la population, on ne pourra pas avancer. Cela passe par la mise en place de comités d'éthique, qui pourraient édicter des règles de bonne conduite, ou conseiller gouvernement et entreprises. »

Cette dernière déclaration souligne d’ailleurs que le transhumanisme a bel et bien une morale (une éthique) destinée à orienter la nation et ses citoyens. Il reste à savoir quelle forme peut prendre ce nouveau courant pour être qualifié à juste titre de “nouveau culte”.

On peut voir deux manifestations. L’une collective sous la forme de grands rassemblements et foires qui sont des grandes messes pour le temps présent. Un salon pour la robotique tel que celui organisé à Los Angelès par la DARPA (Defense Advanced Research Projetcs Agency) en est un exemple assez significatif. Sur le plan privé, la pratique et la codification des ajouts d’implants participle des nouveaux rituels modernes et privés. L’usage des implants sous-cutanés visant à augmenter technologiquement les capacités humaines participant de la même mouvance que les pratiques des modernes primitifs qui intègrent, coupés de leurs racines traditionnelles, des pratiques tribales dont les formes les plus connues restent les scarifications et le tatouage (ce dernier avait, autrefois, pour but de transcender l’individu dans un rite de passage visant à le faire passer d’une conscience individuelle à une conscience universelle, soit l’inverse de ce qui se produit aujourd’hui où c’est devenu avant tout une affirmation individuelle et esthétique).

Si on peut effectivement voir dans le transhumanisme un nouveau visage du néo-spiritualisme, un visage qui obéit à une visée: modifier  non plus le monde mais celui qui l’habite. Ce courant n’est, par ailleurs, pas exempt de contradictions : d’une part, il affiche une pensée qui se voudrait rationnelle et, d’autre part, il aboutit à quelque chose qui relève de la foi la plus complète, notamment dans ses dérives concernant la cryogénisation des corps en vue d’échapper à la mort (il faut lire les descriptions des centres de cryogénisation où s’alignent dans de gigantesques bocaux réfrigérés les têtes coupées de transhumanistes décédés). Derrière ce credo, on sait que l’idéologie reste mécaniste : l’homme serait, au final, une machine biologique dont on pourrait, progrès scientifiqu aidant, augmenter les performances, le cerveau dans ce contexte n’étant qu’un ordinateur ou l’homme qu’un “assemblage d’algorithmes” (Yuval Noah). L’avenir de l’être humain comme de la société reposant, dans cette perspective, sur une fusion avec la technologie.

C’est en tout cas sous couvert de recherche et de progrès que se tiennent, depuis janvier, les États généraux de la bioéthique, et que l’actuel Président de la République a annoncé, le 29 mars dernier, un plan « inédit » de 1,5 milliard d'euros d'ici 2022 pour développer l'Intelligence Artificielle (IA) et faire ainsi de la France l'un des leaders mondiaux dans ce domaine.

Comme le souligne Anthony Laurent dans “Sciences critiques”: “Né de la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies de l'information et des sciences cognitives (NBIC), le projet transhumaniste, qui vise à « augmenter » l'être humain – voire à le remplacer par un post-humain –, se développe imperceptiblement et insidieusement au cœur des laboratoires et des start-ups des pays industrialisés, de la Silicon Valley (Etats-Unis) à la Chine, en passant par l'Europe.

Or, cette idéologie, cette « nouvelle religion » (Laurent Alexandre), qui tend à bouleverser le devenir de l'humanité, progresse sans qu'aucun débat démocratique et citoyen n'ait jamais eu lieu.” Selon les prédictions du chercheur en cybernétique Kevin Warwick, « il y aura [à l'avenir] des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. Les autres, qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. » Ce scientifique britannique pronostique que « ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s'améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. » Pour Raymond Kurzweil, futurologue américain, « dès les années 2030, nous allons, grâce à l'hybridation de nos cerveaux avec des nanocomposants électroniques, disposer d'un pouvoir démiurgique. »

C’est cette demarche démiurgque qu’avait déjà repérée Hannah Arendt dès 1958 : “Depuis quelques temps, un grand nombre de recherches scientifiques s'efforcent de rendre la vie « artificielle » elle aussi, et de couper le lien qui maintient encore l'homme parmi les enfants de la nature. C'est le même désir d'échapper à l'emprisonnement terrestre qui se manifeste dans les essais de création en éprouvette, dans le vœu de combiner « au microscope le plasma germinal provenant de personnes aux qualités garanties, afin de produire des êtres supérieurs » et de « modifier leurs tailles, formes et fonction » ; et je soupçonne que l'envie d'échapper à la condition humaine expliquerait aussi l'espoir de prolonger la durée de l'existence fort au-delà de cent ans, limite jusqu'ici admise. Cet homme futur, que les savants produiront, nous disent-ils, en un siècle pas davantage, paraît en proie à la révolte contre l'existence humaine telle qu'elle est donnée en cadeau venu de nulle part (laïquement parlant) et qu'il veut pour ainsi dire « échanger contre un ouvrage de ses propres mains ».”

Face au déferlement incontrôlé du transhumanisme et aux enjeux sociaux mais aussi religieux et simplement humains soulevés, il est indispensable qu’une réflexion se développe avant qu’une proliferation incontrôlée ne se répande dans l’humanité et sur la planète toute entière. C’est une urgence. Après avoir cherché à façonner le monde et entamé son intégrité en le pollutant de façon plus ou moins irrémédiable, l’avancée technologique cherche désormais à façonner l’homme lui-même avec un risque de pollution aussi préoccupant. La marchandisation du vivant a d’ores et déjà commencé en même temps que le stade humain est dévalorisé, le tout dans une optique de maximalisation des compétences et des résultats. C’est une logique d’entreprise, fusionnée avec une foi pseudo-religieuse, qui promeut le transhumanisme et il ne faut pas oublier que toute entreprise obéit toujours peu ou prou à une logique qui est celle d’un psychopathe voire d’un tueur en série.

“La foi moderne voulait que grâce à la puissance des sciences et des techniques, les humains façonnent le monde pour rendre celui-ci plus accueillant, plus agréable à vivre — un Eden retrouvé. Mais les faits démentent cette mirifique prévision : ce sont plutôt les êtres humains qui, aujourd'hui, ont un mal croissant à s'adapter au monde.” (Olivier Rey).

Jean Annestay

 

On pourra lire et réfléchir avec intéret en se rendant sur le site de Science Critique

Transhumanistes contre bioconservateursUne tribune libre de Jean-Michel Besnier. - Arnaque transhumaniste, arnaque productivisteUne tribune libre de Sarah Dubernet. - Frankenstein et le transhumanismeUne tribune libre de Brice de Malherbe. - "Les deux cultures", ou la défaite des humanitésUn texte du collectif Pièces et Main-d'Oeuvre (PMO). - La technologisation de la vie : du mythe à la réalitéUn article d'Anthony Laurent.

Ou en lisant : “Aventures chez les transhumanistes “ de Mark O’Connell (aux edition de L’évchappée);

Ou plus encore : “Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme" qui peut être commandé à l’adresse suivante : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=832

Sélection

Format : 12,5x19
Reliure : broché, 280 pages
Parution : 4 avril 2018

ISBN : 978-2-37650-022-3

Prix : 16,00 €

Format : 12,5x19
Reliure : broché
160 pages
Parution : mai 2018

ISBN : 978-2-37650-024-7

Prix : 14,90 €